Dans Madame Bovary, déjà, Flaubert écrivait : « Huit jours après, elle revenait », et non pas « Huit jours après, elle revint. » (« Gustave Flaubert, par Eugène Giraud — domaine public, via Wikimedia Commons. »)
Soyez honnête et essayez de répondre aux trois questions qui vont suivre. Vous êtes prêt ? Alors voici. Conjuguez spontanément – je dis bien « spontanément » - au passé simple les verbes « boire » à la deuxième personne du pluriel ; « moudre » à la troisième personne du singulier et « bouillir » à la première personne du singulier. Vous avez trouvé « Vous bûtes » ; « Il moulut » et « Je bouillis » ? Bravo ! Personnellement, je l’avoue, j’ai dû vérifier pour être certain de ne pas commettre d’erreur, et je ne crois pas être un cas isolé. Et cela pour une raison simple : le passé simple a quasiment disparu à l’oral et ne se rencontre plus que rarement à l’écrit. Mais si ce déclin est connu, il s’accompagne toutefois de deux surprises.
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Premièrement, cette tendance n’est en rien nouvelle, y compris chez les grands auteurs. C’est ce qu’a démontré dans une enquête récente Nicolas Leroux, fondateur du site lalanguefrançaise.com, après avoir étudié les verbes conjugués dans la littérature entre 1800 et 2022. Résultat ? L’usage du passé simple a bel et bien connu un véritable effondrement, mais celui-ci a commencé… dès la seconde partie du XIXe siècle ! Flaubert écrit ainsi dans Madame Bovary : « Huit jours après, elle revenait », employant l’imparfait dit narratif là où le passé simple aurait également été possible : « Huit jours après, elle revint. »
Deuxième surprise : à l’écrit, ce n’est pas le passé composé qui a pris sa place – son emploi est resté stable sur la période – mais l’imparfait. Dans La Ficelle, Maupassant choisit ainsi : « Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, Marius Paumelle (...) rendait le portefeuille et son contenu à Maître Houlbrèque » alors qu’il aurait pu écrire « Marius Paumelle rendit le portefeuille». Le phénomène s’est poursuivi au XXe siècle, notamment chez Sartre (La Nausée) : « Le surlendemain, je prenais le bateau pour Marseille » (et non : « Je pris »).
Ne pas confondre cause et conséquence
Reste à comprendre les causes de cette dégringolade et, à ce stade, plusieurs suspects sont susceptibles d’être mis en examen :
La complexité ? Il est certain que le passé simple porte mal son nom dans la mesure où il nous semble difficile à conjuguer. Mais c’est là prendre la conséquence pour la cause puisque nos ancêtres l’utilisaient couramment, comme le remarquait le grammairien Maurice Grévisse. Au demeurant, ce temps est aujourd’hui encore employé régulièrement par les francophones d’Amérique du Nord, notamment en Nouvelle-Écosse, précise la Grande grammaire du français (p. 1246). Il faut donc chercher ailleurs.
L’école ? En 2016, les programmes scolaires publiés au Bulletin officiel ont restreint, au cycle 3, l’apprentissage du passé simple essentiellement aux troisièmes personnes (« il chanta », « elles finirent »). Tout cela n’a certes pas aidé nos chères têtes blondes à l’employer, mais, là encore, l’Éducation nationale ne faisait (ne fit ?) que se conformer à l’usage. Au demeurant, depuis la rentrée 2026, le tir a été en partie corrigé. Les élèves de CM2 doivent désormais mémoriser et maîtriser le passé simple des auxiliaires être et avoir, des verbes des premier et deuxième groupes et de plusieurs verbes irréguliers fréquents.
Un penchant collectif pour la facilité
La loi du moindre effort ? Cela n’a rien de flatteur, mais il faut toujours rappeler cette tendance qui gouverne l’évolution de notre langue depuis son origine : notre penchant collectif pour la facilité ! Nous et nos ancêtres avons une une fâcheuse propension à renoncer à certaines syllabes difficiles à prononcer (« an-mi » est devenu ami) et à abréger des mots jugés trop longs (kilogramme > kilo). C’est cette loi qui s’applique à notre pauvre passé simple, concurrencé par l’imparfait et le passé composé. On peut le regretter, mais, en pratique, dire ou écrire « Ils couraient », « Vous avez ri » et « J’ai mangé » représente pour la plupart des francophones de 2026 une sérieuse économie mentale par rapport à « Ils coururent », « Vous rîtes » et « Je mangeai » (au fait : un s ou pas ?).
Reste un mystère à expliquer. Selon les linguistes, on n’observe pas le même déclin dans d’autres langues européennes comme l’anglais, le castillan ou le portugais. D’où cette hypothèse dérangeante (sûrement avancée par les British !), qui voudrait que les Français soient plus fainéants que la plupart de leurs voisins…
Le déclin des langues régionales ? On dira que j’en reviens toujours à mes névroses, et l’on n’aura pas forcément tort, mais je voudrais reprendre à mon compte l’hypothèse émise par l’historien de la langue Claude Duneton. Voilà encore 100 ans, soulignait-il, une partie significative de la population vivant en France parlait une autre langue que le français. Prenons l’exemple de l’occitan, que je connais un peu. Dans cette langue, l’usage du passé simple est courant, y compris à l’oral. On peut donc supposer que, par simple transposition, les populations occitanophones le maîtrisaient aisément en français.
Si l’on veut se rassurer, on se souviendra que d’autres temps en usage jadis sont aujourd’hui tombés en désuétude, comme l’imparfait du subjonctif. Aussi certains interprètent-ils la raréfaction du passé simple non comme un déclin, mais comme une évolution comme notre langue en a connu des milliers depuis qu’elle s’est séparée du latin.
Il n’empêche : si vous voulez mon avis, il m’étonnerait fort qu’à plus ou moins long terme, le passé simple ait encore un futur.
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DU CÔTÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE
Le pape Léon XIV. (© Edgar Beltrán / The Pillar — CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.)
Alors que l’une des plus grandes messes de l’histoire de France vient d’être célébrée par le pape Léon XIV, le grammairien Clément de Lavergne revient sur l’origine de ce terme et son lien avec le verbe “envoyer”.
La curieuse histoire des mots, par Étymocurieux
« Raconter l’histoire des mots, c’est raconter notre propre histoire ». Fort de cette conviction, Sébastien Curieux, alias Étymocurieux, publie depuis quelques années des vidéos très réussies sur Instagram (un exemple ici). Il prolonge aujourd’hui son travail à travers un livre, illustré par Joseph Falzon. Avec une ambition : provoquer chez le lecteur ce « déclic étymologique » qui donne envie de se lancer dans la découverte de l’origine des mots. C’est peu dire que l’objectif est atteint, tant cet ouvrage apparaît à la fois pertinent sur le fond et ludique sur la forme.
La curieuse histoire des mots, par Sébastien Curieux « Étymocurieux » et Joseph Fazon. Éditions Casterman.
Où commence et où s’arrête la censure ?
Des pays comme l’Iran ou la Corée du Nord pratiquent la censure préalable et institutionnelle. Tel n’est pas le cas de la France, où l’on recourt toutefois à des procédés plus insidieux comme le boycott, le refus de financement, les manifestations ou les campagnes de presse. C’est ce que souligne Anna Arzoumanov dans cet ouvrage précis et accessible, qui invite à ne pas tout appeler « censure ». Sachant que, selon elle, les entraves à la création ont aujourd’hui le plus souvent pour origine les milieux conservateurs.
Censure, par Anna Arzoumanov, Éditions Anamosa.
Des hésitations en orthographe ? Consultez Marcel !
Marcel (oui, comme Proust) est une application créée par Nicolas Leroux (voir plus haut l’article sur le passé simple) destinée à améliorer notre orthographe. On y trouve des quiz et des fiches avec des explications.
Comment écrire en français les noms propres d’origine étrangère ?
C’est à cette question que répondra ce 29 septembre Ange Bizet, qui refuse de voir le français s’aligner sur l’anglais dans ce domaine. Rendez-vous à 20 heures salle Debussy, 61, rue Saint-Jacques, à Joigny. Entrée gratuite.
DU CÔTÉ DES AUTRES LANGUES DE FRANCE
Le château de Montségur (photo MDanis / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0).
Rassemblement occitan à Montségur les 17 et 18 octobre
« Nous avons besoin de diversité culturelle comme de diversité écologique ou humaine. » Fort de cette conviction, Carrièras Occitanas (rues occitanes) organise un rassemblement les 17 et 18 octobre à Montségur (Ariège), haut-lieu du catharisme. Une manifestation visant à montrer qu’une langue minorisée comme l’occitan attire encore de nombreuses personnes, notamment chez les jeunes. Au programme : concerts, conférences, ateliers de chants, bals…
Florilangues présenté le 3 octobre au festival d’Issy-les-Moulineaux
En compagnie de l’éditeur Paul Martin Granel, le linguiste Bernard Cerquiglini présentera ce 3 octobre à 18 heures au festival d’Issy-les-Moulineaux le livre Florilangues, dont il a cosigné la préface avec l’académicienne Barbara Cassin. Florilangues est un recueil bilingue d’œuvres rédigées dans des langues de France autres que le français, destiné à être utilisé dans les cours de français du secondaire (les contacts sont très avancés avec le ministère de l’Éducation nationale). Le festival d’Issy-les-Moulineaux, pour sa part, s’intéresse cette année à la relation entre les voix et les langues et propose notamment des conférences, des concerts et des expositions autour de la chanteuse Barbara, des berceuses ou de la francophonie…
Florilangues, par le collectif pour les littératures en langues régionales à l’école. Éditions L’aucèu libre.
Le programme complet du festival d’Issy-les-Moulineaux :
Ustarritz reconnaît le basque comme « langue du territoire »
Cela commence à ressembler à une traînée de poudre… Après Bayonne et Sare, de nouvelles communes du Pays basque reconnaissent le basque comme langue de leur territoire, au côté du français. Il en est ainsi de Saint-Pée-sur-Nivelle et d’Ustaritz, qui viennent de voter des délibérations en ce sens. Autant d’initiatives vivement contestées par l’État, qui multiplie les recours juridiques contre ces dispositions.
« Quelle place pour l’école dans une politique de revitalisation linguistique ? »
Tel sera le thème des rencontres qui auront lieu les 19 et 20 mars prochains à Rennes. Les organisateurs souhaitent réfléchir à la manière dont l’école peut travailler en collaboration avec les familles, les associations, les institutions culturelles, les médias et les espaces numériques. Les résumés des propositions doivent être envoyés avant le 16 octobre 2026 à kelenn@kelenn.bzh
DU CÔTÉ DES LANGUES DU MONDE
Les députés gallois peuvent-ils répondre en gallois à une question posée en anglais ?
Oui, comme vient de le démontrer Heledd Fychan, représentante du parti nationaliste Plaid Cymru. Alors qu’une députée conservatrice l’avait interpellée en anglais, elle a formulé sa réponse en gallois, avec cet argument. « Nous avons deux langues ici, j’utiliserai donc la langue galloise pour répondre à votre question ». Le gallois et l’anglais sont en effet langues officielles au sein du Parlement gallois.
À ÉCOUTER
Vous parlez une langue minoritaire ? Voici comment contribuer à sa préservation
Pour être utilisée sur les GPS et les assistants vocaux, une langue doit être « apprise » par l’intelligence artificielle. Or, nombre de langues dites régionales manquent aujourd’hui de données vocales exploitables. C’est notamment à cette difficulté que cherche à répondre le projet COLaF (Corpus et Outils pour les Langues de France), mené par l’Inria (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique). Il vise, entre autres, à recueillir la parole de locuteurs afin de constituer des corpus permettant d’entraîner les modèles et de développer de nouveaux outils numériques. Les personnes qui le souhaitent peuvent participer à cette collecte en enregistrant leur voix sur le site du projet COLaF. Cette émission illustre cette démarche à travers l’exemple du breton.
À REGARDER
Quelle est la langue la plus ancienne ?
La question paraît simple. Le youtubeur Senek montre ici que la réponse ne peut pas l’être. Vous allez très vite comprendre pourquoi.
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Le mérite vous en reviens en partie, Nicolas. C'est votre étude qui m'a donné l'idée de cette article.
Aquò's mai simple en lenga nòstra que non pas en francés e, roergats, los paures parents aurián pas fachas cap de deca : «Beguèretz» ; «Molguèt» e «Bolhiguèri». De notar que «Revirada» nos fa un pauc de mescladís amb aquels vèrbes al «preterit».